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Guy Jaouen - La lutte traditionelle en Iran

Guy Jaouen - La lutte traditionelle en Iran

Guy Jaouen - La lutte traditionelle en Iran, l’Iran, le grand pays de la lutte

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Cet article a été réalisé suite à un voyage d’étude consacré à la lutte traditionnelle en Iran du 30 mars au 14 avril 2019. Les visites ont été organisées principalement dans le Nord et Nord Ouest (voir carte) avec le soutien de la Fédération Iranienne du Sport Rural et des Jeux Autochtones, et de son président Gholamréza Jafari (Vice-président de l’ITSGA – International Traditional Sports & Games Association) qui occupait une position qu’on pourrait comparer à celle de ‘ministre délégué’.
L’Iran est un vestige de l’ancien Empire Perse et représente trois fois la France en superficie. Le pays touche le Pakistan au sud, l’Afghanistan à l’est, le Turkménistan au nord-est, l’Irak à l’ouest, la Turquie et l’Azerbaïdjan au nord ouest. En 2020, c’est un pays de 80 millions d’habitants. Ses grandes villes sont Téhéran avec 10 millions, Masshad 4M, Ispahan 2M, Tabriz 1,5M. Une forte densité de population est située dans une ceinture bordant la côte sud de la mer caspienne, c'est-à-dire la ceinture verte (et riche) du pays. Le centre et le sud ont surtout des déserts, et l’Ouest et Nord-est des zones montagneuses. Le pays est musulman chiite à 90%, mais n’a jamais été arabisé. En fait l’ancienne religion Zoroastre s’est fondue dans l’Islam pour fonder un Islam bien particulier, qu’on appelle chiite, représentant l’ancienne perse à travers le patrimoine culturel iranien. Aujourd’hui beaucoup d'importance est toujours donné aux anciennes fêtes, en particulier celle du Nouvel an, ou Nowruz, célébrée le 21 mars et en 2019, j’étais invité dans le cadre de ces fêtes organisées pendant 10 jours après le nouvel an.
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L’Iran est une mosaïque de nombreuses ethnies différentes. Les deux principales sont indo-européennes et turques. La majorité des Iraniens parlent une langue du groupe iranien (persan, kurde, baloutchi) et ils comprennent tous le persan, la langue officielle. Cependant il faut savoir que l'aire linguistique des langues indo-iraniennes s'étend du Kurdistan turc jusqu'au centre de l'Inde, incluant le Tadjikistan, le Pakistan, l'Afghanistan. Le pays représente donc une grande mosaïque descendant du grand Empire Perse, et chacune de ces entités a développé sa propre personnalité, sa propre culture, ses propres jeux sportifs. En effet, les pratiques dites sportives sont avant tout issues de pratiques culturelles. Ce sont les créations d'une culture et le fruit d'une histoire particulière. Elles sont l'expression d'une façon de vivre et d’agir, d'une façon originale de communiquer avec les autres. Les jeux sportifs traditionnels sont une part de l'héritage corporel d'une culture, comme les danses, le théâtre et ils mettent en scène des résurgences enracinées dans la mémoire profonde du groupe social concerné.
L’Iran est une mosaïque de nombreuses ethnies différentes. Les deux principales sont indo-européennes et turques. La majorité des Iraniens parlent une langue du groupe iranien (persan, kurde, baloutchi) et ils comprennent tous le persan, la langue officielle. Cependant il faut savoir que l'aire linguistique des langues indo-iraniennes s'étend du Kurdistan turc jusqu'au centre de l'Inde, incluant le Tadjikistan, le Pakistan, l'Afghanistan. Le pays représente donc une grande mosaïque descendant du grand Empire Perse, et chacune de ces entités a développé sa propre personnalité, sa propre culture, ses propres jeux sportifs. En effet, les pratiques dites sportives sont avant tout issues de pratiques culturelles. Ce sont les créations d'une culture et le fruit d'une histoire particulière. Elles sont l'expression d'une façon de vivre et d’agir, d'une façon originale de communiquer avec les autres. Les jeux sportifs traditionnels sont une part de l'héritage corporel d'une culture, comme les danses, le théâtre et ils mettent en scène des résurgences enracinées dans la mémoire profonde du groupe social concerné.
L’Iran est une des grandes ‘nations’ de la lutte en général. D’ailleurs ce n’est pas par hasard que l’UWW propose même la traduction de son site en Farsi (Le persan). De nombreux styles existent toujours en Iran, toutefois il est difficile de savoir si, parfois, ce ne sont pas des styles un peu similaires avec un nom différent.
En effet, comme pour les jeux de palets ou de quilles comme dans d’autres régions du monde, il y eut visiblement une sorte de compétition, ou d’émulation, afin de se démarquer de la région voisine (de l’ethnie voisine en Iran). L’Institut de recherche Pahlevani de Téhéran présente 19 styles de lutte, mais je n’ai pu observer que 8 d’entre eux (voir les numéros sur la carte).
La fédération IRSLG (Iran Rural Sport & Local Games) est l’organisation responsable des jeux et sports dans les zones rurales (environ 20-25M de personnes). Elle a été rénovée en 2015 et son rôle est d’assurer un partage équilibré des installations et des activités sportives dans les communautés rurales, tant pour les sports conventionnels que pour les jeux et sports autochtones. L’une de ses missions est de redynamiser les pratiques autochtones en organisant des festivals spécifiques afin de faire la promotion des valeurs culturelles. Cette fédération est présente dans 31 provinces pour 1059 sections locales (de très grands clubs multisports). Un autre rôle est d’aider à l’autonomisation des personnes et l’amélioration du niveau de santé (globale) des communautés.
Les styles de lutte traditionnels sont nombreux. Il n’y a pas de fédération spécifique pour tous ces styles. Ils sont tous regroupés sous l’IRSLG qui impose uniquement une assurance. Ces luttes sont divisées en deux groupes principaux:
A) Les styles dans lesquels soulever l'adversaire quelques secondes, ou bien le projeter au sol est considéré comme une victoire à condition qu'aucune partie du corps de l’attaquant ne touche le sol auparavant.
B) Les styles dans lesquels la victoire est obtenue en faisant chuter l'adversaire directement sur le dos, ou en le faisant chuter sur le côté puis (sans interruption du mouvement) en le faisant rouler sur le dos.

1 - Style Zurkhaneh, présent dans les grandes villes
C’est un ensemble d’exercices athlétiques et de souplesse (ou Varzesh-e Pahlavani), dont une forme de lutte, pratiqué dans le gymnase traditionnel iranien. Celui-ci se présente comme une fosse octogonale où les athlètes (Pahlevans) s'entraînent au rythme du son d'un tambour. Cette pratique plonge ses racines dans la culture préislamique et elle représenta une forme de résistance culturelle après la conquête arabe. Après l'islamisation de la société perse, cette résistance se mua en un soutien aux valeurs chiites face au sunnisme. Valeurs chevaleresques et qualités morales sont requises de la part des pahlevans.

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2 - Style Zoran, province de Kermanshah et Kurdistan (Kurdistan iranien, langue Kurde)
La position est très similaire au style back-hold (Ecosse et Angleterre du Nord), cependant la position du côté de la tête est décidée par tirage au sort. Les lutteurs sont supposés être poitrine contre poitrine pour démarrer le combat, mais la position de départ n’est pas stabilisée par l’arbitre. Les catégories sont -75, -85, - 95, 95-115. Le temps de combat est de 5mn + 3mn de prolongation en cas d’égalité. Le résultat parfait est la projection de l’adversaire sur le dos, ou sur le côté puis en le roulant sur le dos.
Une chute sur 1 genou = 1pt, garde cassée = 1 pt. Les pts ne comptent qu’à la fin de la prolongation. La fédération a rénové le vieux style vers 2015 et tente de relancer le style avec des lutteurs de lutte libre. Malgré l’affirmation que c’est un style de lutte debout, on voit les attaquants se laisser tomber sur le dos ou les fesses pour projeter l’adversaire. Idem lorsque l’attaquant se met à genoux pour faire une attaque, ce qui montre bien que les automatismes de la lutte libre ont déformé l’ancien style. Par ailleurs, la tentative de rénovation a plusieurs fois trébuchée car l’intérêt est désormais situé autour de l’obtention des médailles en lutte olympique, source de reconnaissance sociale et façon d’obtenir un bon emploi.

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Style Zoran

3 - Style Ashirma, province d’Azerbaîdjan (région de Tabriz, langue Azeri)
C’est un style de lutte où les mains doivent garder la même position sur une ceinture de cuir. Cependant la prise à la ceinture se fait d’une façon différente de la lutte Goresh du Golestan (Style du Turkménistan). En effet le bras droit passe par-dessus l’épaule droite pour prendre sur le dos à la ceinture et la main gauche prend sur le ventre à la ceinture. Les lutteurs doivent conserver cette garde pendant tout le combat. Les catégories sont -66, -74, -84, -96, 96-120kg. Le combat se déroule en 2 périodes de 3mn. Le résultat parfait est la projection de l’adversaire sur le dos. Une chute sur 1 genou = 1pt, garde cassée = 1 pt. Une sortie volontaire de la surface de combat = 1pt. Les deux périodes de 3mn sont un transfert direct avec le règlement de la lutte olympique.

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Style Ashirma

4 - Style Gileh-Mardi, province du Gilan (langue Gilaki)
Le Gileh-Mardi est un autre style de lutte traditionnel. Ce style est pratiqué dans les deux provinces du nord de l'Iran le long de la mer Caspienne (Mazandaran et Golestan). Au démarrage les lutteurs s'alignent en une colonne et suivent un rituel religieux, comme l’évocation d’un pas vers la Mecque, embrasser le sol, regarder le ciel en sautant, ce qui signifie s'approcher de Dieu. Aujourd’hui, le Gileh-Mardi est généralement pratiqué en parallèle des cérémonies de mariage, de juin à septembre, lorsque la récolte du riz est terminée. Autrefois c’était aussi au moment des repas de fin des travaux, ou encore au moment des foires. Sa spécificité est que le tournoi commence toujours le soir après le travail et les obligations, et peut se terminer après minuit. Les lutteurs sont accompagnés en permanence par des musiciens. Les associations culturelles qui organisent cette lutte n’ont jugé utile que très récemment d’avoir des catégories de poids (-72 et +), encore une fois sous l’influence de la lutte olympique et de la fédération en Iran. Ce n’est également que récemment qu’un temps de combat de 2 fois 4mn a été instauré.
Le début du combat s’engage par le défi d’un des lutteurs engagés, jusqu’à ce qu’un autre lutteur s’approche et lui touche les mains. Si le premier considère que ce lutteur est de sa classe (son niveau) le combat s’engage avec des lutteurs qui d’abord se défient, courbés en avant, en balançant leurs bras comme s’ils allaient se battre (voir photo), mais aussi afin de créer des ouvertures pour le combat. Dès que l’opportunité est trouvée, un des lutteurs se saisi de son adversaire afin d’essayer de le faire tomber. N’importe quelle chute de l’adversaire entraîne la victoire, ainsi que garder soulevé l’adversaire 2 ou 3 secondes, ce qui à priori ne justifie pas un temps limite de combat. A la fin du combat le vainqueur va embrasser son adversaire. Le vainqueur du tournoi se voit remettre une sorte de mannequin, symbole de la victoire. Il y a 12 tournois et chacun dure environ 15 à 20 soirées ! Environ 40 à 50 lutteurs s’engagent en général. Il apparaît que cette lutte est pratiquée et vécue au moins autant comme une cérémonie rituelle que comme une activité sportive.

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5 - Style Loucho, province de Mazandaran (Langue Tabari)
Le style Loucho est très pratiqué autour d'Amol, Babol et Ghaemshahr. En réalité, le « loucho » est un bâton en bois d'une longueur de 3 mètres et il sert à exhiber les prix en argent, mais des prix en espèces sont également recueillis auprès des villageois (chèvres, moutons, etc). A la fin du tournoi, le vainqueur de chaque catégorie récupérera les prix, attachés au bâton, et portera le Lucho lui-même à la main comme symbole de victoire. Le Loucho est organisé pendant le temps libre des villageois, sur une ou plusieurs journées, selon les possibilités. Autrefois le Loucho était arrangé pendant les veillées religieuses, les grandes fêtes, les cérémonies de mariage, après la récolte du riz ou lors des foires.
Tous les athlètes des villages voisins sont invités. Après les cérémonies d'ouverture des défis sont organisés afin de trouver un adversaire. Le combat se déroule aujourd’hui en 2 fois 3mn. Le but est de mettre l’adversaire au sol. Plusieurs résultats sont comptabilisés comme « tombé » : 1 genou + 1 coude ; 2 genoux ; 1 genou + la tête ou l’épaule ; le dos ; toute la cuisse ; le ventre.
Les lutteurs ne peuvent pas sortir du cercle tracé au sol (12 m de diamètre environ). En cas d’égalité, un système spécial est utilisé pour désigner le vainqueur à l’aide d’un 2ème cercle tracé au centre du 1er, d’un diamètre d’environ 5m, et celui qui est sorti de ce cercle perd. Les résultats techniques restent toujours valables, mais obliger l’adversaire à sortir du grand cercle donne aussi le gain du combat.

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Chaque année, 90 à 100 tournois sont organisés avec environ 80 à 100 participants. Chaque village a son tournoi. Ce style de lutte était autrefois utilisé pour évacuer des conflits entre familles. Pour cela, chaque famille choisissait un représentant et c’était le vainqueur qui déterminait quelle famille sortait la tête haute du conflit d’honneur.

Styles Kordkuy ou Koshti Ba-Shawl (Lutte avec un châle – Koshti signifie ‘lutte’ en langue perse), style Turkmène Goresh (lutte à la ceinture) et style Ba-Choukhe (lutte avec gilet).

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6 – Style Koshti Ba-Shawl, limite des provinces Golestan et Mazandaran
Le style Ba-Shawl est pratiqué sur un territoire assez limité, entre la grande ville de Gorgan et celle de Behshahr. Pour un néophyte, c’est déroutant de découvrir cette lutte car encore une fois cela ressemble à un rite. Le style se pratiquait surtout au moment des fêtes du printemps et lors des mariages. Il n’y a pas si longtemps pratiqués en plein air les tournois de lutte Ba-Shawl sont maintenant principalement organisés en salle, avec un nombre de spectateurs restreint. Il semble qu’une nouvelle fois l’influence de l’organisation moderne de la lutte (du sport) a surtout mis en place des interdits ( ‘dits’ ou ‘non dits’). Les prix étaient des moutons, du tissu, de jeunes vaches et même de l'argent, que les acteurs économiques locaux remettaient aux vainqueurs. Aujourd’hui chaque vainqueur d’un combat reçoit un petit prix symbolique.
C’est l’ancien champion olympique de lutte libre, Eisa Momeni du village de Yesaqi (environ 8.000 hab.) qui nous accueille, comme ce fut le cas avec Fardin Masoumi (champion olympique et mondial) à Rasht (province du Gilan). Ces anciens champions sont souvent employés par la fédération IRSLG comme coordinateurs régionaux. Selon nos informateurs cette zone a fourni de très grands champions, avec un pourcentage de lutteurs (En différents styles) dépassant les 50% dans une même tranche d’âge.

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Le tournoi de Yesaqi avait 18 participants et dans cette zone de l’Ouest de la ville de Gorgan il n’y a plus que 100-120 lutteurs à participer aux 8-10 tournois annuels. Des catégories de poids : 65 ; -75 ; -85 ; -95 ; 95-130 ont cependant été imposées pour une pratique qui aujourd’hui ressemble surtout à un jeu rituel. En effet, de nombreux participants viennent s’essayer à un style particulier où ils s’empêtrent avec les longues ceintures de châle roulé (Un sorte de ‘chech’ ou turban à l’origine).
L’installation des deux lutteurs (En général à partir de la position accroupie) peut prendre plusieurs minutes, et il faut souvent que les arbitres viennent eux-mêmes disposer les châles de façon correcte. Le châle est croisé de façon à faire un 8, avec un tour à la ceinture et un autre en haut de la jambe (droite ou gauche).

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Une fois les lutteurs installés, une main à la ceinture et l’autre à la jambe, l’arbitre donne le signal et les lutteurs se redressent pour attaquer (lutte debout). Comme la position impose un corps à corps très rapproché l’issue est en général très rapide. Le vainqueur est celui qui pourra amener tout le dos (par une chute directe ou en faisant rouler l’adversaire), ou encore le genou, de son adversaire au sol.

7 – Style Goresh, province du Golestan (langue Turkmène)
Le style Goresh est pratiqué par les populations Turkmènes du Golestan. C’est un style de lutte à la ceinture similaire aux styles tatars et à de nombreuses luttes de l’Asie Centrale, mais également à la Lucha Leonesa ou à la Lucha Canaria. On peut dire que tous ces styles ont été fortement influencés par l’habit de tous les jours en ce sens où les protagonistes s’agrippaient par la pièce servant à retenir leur pantalon, souvent une ceinture en tissu, une sorte de châle. Cette célébration sociale était généralement pratiquée lors des mariages et à l’occasion des fêtes calendaires avec des tournois organisés sur un terrain meuble autour du village ou sur l’aire d’une foire. Les arbitres étaient choisis parmi les anciens lutteurs, comme un peu partout. L’organisateur annonçait les prix à gagner : ‘ Bayragh’, soit des animaux, argent, rouleau de tissus. Il n’y avait ni catégories de poids ni de temps limite il y a quelques années. Le combat était perdu dès que la main ou n’importe quelle autre partie du corps touchait le sol.
En 2019, ce sont les responsables de la fédération qui nous ont accueillis à Gonbade, puis nous fumes invités à un mariage. L’après-midi était consacrée à la lutte en l’honneur des mariés et de leurs familles qui avaient mis trois chèvres en jeu ainsi que quelques prix en argent (L’équivalent de 50-60€ au 1er). Après quelques combats réservés symboliquement à des familiers de la famille, les lutteurs furent appelés et environ cinquante athlètes se sont mis en cercle autour de la piste, âgés de 20 à 40 ans. Les combats étaient organisés par défi. L'arbitre plaçait les lutteurs, leur donnait une ceinture et vérifiait que celle-ci était serrée de façon correcte. Pour s’assurer d’un bon réglage, une brique de terre cuite (comme celle des maisons) est placée entre la ceinture et le dos, puis enlevée, ce qui est censé permettre aux lutteurs de placer leurs mains. Cette zone est la dernière à pratiquer cette technique et aussi l’organisation de luttes pour célébrer les mariages. Dans la position de garde de départ, les lutteurs doivent chacun saisir la ceinture de l'autre par l'arrière, de chaque côté, et une des mains doit être enroulée par la ceinture autour du poignet.
Il y a quelques années, la présupposée modernisation du Goresh a encore imposé cinq catégories de poids dont les valeurs sont fluctuantes : en 2019 -75 ; - 82 ; - 90 ; - 100 ; + 100kg. Le temps de combat fut limité à 3mn et la possibilité d’une victoire par points fut ajoutée au règlement. Un tombé compte 1 point, et il faut au moins deux tombés pour gagner le combat avant les 3mn. Le tombé est équivalent à celui du Back-Hold écossais, c'est-à-dire qu’une chute sur n’importe quelle partie du corps donne la victoire. Si à la fin du temps de combat un lutteur a 1 point, il gagne. S’il y a égalité, une prolongation a lieu. La compétition est par élimination directe. Des compétitions en salle et sur tapis ont également été initiées. En 2016, un premier tournoi international était organisé, sur tapis, avec la participation de l’Iran, du Turkmenistan, de la Georgie et de l’Azerbaijan. Un deuxième était organisé en 2019. Cette même année la jeune fédération s’est vu offrir un siège social à Gonbade-Kavoos. Aujourd’hui les entraînements se font dans de grands clubs multisports. Il y a seulement une petite poignée d’entraîneurs qui passent dans 6-7 clubs 1 fois par semaine. Il y a environ vingt tournois officiels, dont deux organisés au moment d’importantes fêtes (20-25.000 spectateurs pour l’un d’entre eux).

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Les lutteurs doivent rouler leurs pantalons de façon à ne pas gêner l’accrochage de jambes.

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Comme presque partout dans le monde des luttes traditionnelles les spectateurs se mettent en cercle de façon à ce que tous puissent voir et vivre l’instant au mieux.

8 – Style Ba-Choukhe, ou lutte kurde, dans les 3 provinces du Khorasan (Langue Kurde)
Le style Ba-Choukhe était autrefois pratiqué par les populations à majorité Kurde du Nord-Est du pays. C’est un style de lutte avec habit similaire à la Chidaoba de Georgie et donc du Gouren de Bretagne. Là encore ce style a été fortement influencé par l’habit de tous les jours car ‘Choukhe ‘ signifie gilet en langue kurde. Ba-Choukhe est donc une lutte qui se fait avec une veste en laine tissée ou en lin, ouverte et tenue par une ceinture de tissus, la même qu’au Turkménistan. Le pantalon ne doit pas descendre en dessous du genou. Cette tenue est très proche de celle de la lutte du Cornwall Britannique et de sa cousine irlandaise, le Collar and Elbow. Les fêtes de mariages et les fêtes calendaires étaient aussi l’occasion de se rassembler avec des tournois organisés sur un terrain meuble autour du village.

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Les arènes (gout) d’Espharayen, le grand tournoi organisé les 13ème et 14ème jours après le nouvel an perse.
210 lutteurs étaient inscrits en 2019 et environ 20.000 spectateurs étaient présents (photo).

Jusqu’au début des années 2000 il n’y avait que quelques tournois chaque année, mais avec l’arrivée des réseaux sociaux depuis les années 2010 chaque village veut avoir son arène de lutte car c’est la seule grande animation des villages dans l’année et aujourd’hui il y a 50-60 tournois. Ces arènes, appelée Gout (prononcer ‘gaout’), sont en pratique de grosses fosses creusées dans une colline, puis des murets sont bâtis à partir du point bas de façon à créer différentes terrasses afin d’accueillir les spectateurs (voir photo). L’aire de lutte est du sable que l’on remue afin qu’il soit meuble. C’est une solution ingénieuse, bon marché pour les finances locales et qui ne détruit pas l’environnement. En 2019 il y avait aussi plusieurs tournois en salle sur tapis.

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La lutte est souvent accompagnée d’une musique spécifique

Comme je l’ai expliqué dans la 1ere partie de l’article il n’y a pas de fédération spécifique pour la plupart des styles. Ils sont tous regroupés sous la fédération iranienne IRSLG qui impose uniquement une assurance. Il n’y a pas de clubs spécifiques mais quelques clubs de judo comblent en partie ce vide pour les meilleurs. Les autres pratiquants doivent donc trouver des solutions pour s’entraîner. Comme ce sont souvent des ouvriers du bâtiment ou des bergers qui participent afin de gagner un peu d’argent, ils s’entraînent parfois sur leur lieu de travail, comme par exemple les paysans de Bretagne au 18 et 19ème siècles. Cependant en 2016 le ministère des sports avait attribué ce style à la fédération de lutte olympique, mais comme celle-ci ne faisait absolument rien pour sa promotion les pratiquants ont réclamé son retour à l’IRSLG après moins d’une année. Au vu de l’engouement actuel pour ce style (environ 10.000 compétiteurs sont assurés pour ce style, plus les entrées des judokas et lutteurs libres) une sorte de comité national a été créé, placé sous l’IRSLG. Il faut aussi noter que pendant mon séjour la télévision proposa un débat entre des promoteurs d’une fédération internationale de Ba-Choukhe plus ou moins professionnelle et les représentants de l’IRSLG. Cette forme de professionnalisme est probablement inspirée par le système des ‘Grands Prix’ que l’UWW, ou encore la fédération internationale de Tennis, a mis en place.
De nouvelles catégories de poids et un temps limite de combat ont été introduits assez récemment : -65, -75, -85, - 95, +95kg. Dans les années 1980, c’était trois catégories qui avaient été introduites, -70, 70-80 et + 80. Le temps de combat est de 5 mn + 3mn en cas de prolongation (en 1983, c’était 10mn et 5mn). Si au bout de 8mn il y a toujours égalité, les 2 lutteurs sont pesés et le plus léger est déclaré vainqueur. Un tombé parfait donne une victoire immédiate comme dans le Gouren de Bretagne. C’est le résultat d’une chute de l’adversaire sur une ou deux épaules, soit directe ou en roulant dans le même mouvement. De façon assez surprenante pour, cela peut aussi être une chute de face de l’adversaire sur ses deux paumes de mains et ses deux coudes. Enfin, résurgence probable d’anciens rites, cela peut être lorsque l’adversaire est soulevé, plié à 90 degrés et que l’attaquant tourne de façon à ce que l’ombre de son adversaire disparaisse (Ces deux derniers éléments semblent remonter à la nuit des temps). Le système du tombé parfait et d’une limite de temps impose des résultats intermédiaires : 1 chute sur les deux mains et genoux = 1 point ; 1 chute sur la hanche avec une réception sur les deux paumes de mains + 1 coude = 1 point ; lorsque les épaules sont plus proches du sol que les hanches après une chute = 1 point. Aujourd’hui encore des prix en nature sont donnés, mais ils ont tendance à être remplacés par de l’argent. Cela peut être une jument au vainqueur, une vache laitière au 2ème, un bélier au 3ème. A Esfarayen 2019 les 1er de chaque catégorie avaient environ l’équivalent de 250€ soit un salaire mensuel moyen, 2ème 200, 3ème 100.
Cette inflation des tournois de Ba-Choukhe et des prix qui y sont alloués fait que beaucoup de lutteurs de lutte libre et de judokas d’autres régions souhaitent participer. A chaque tournoi où j’étais invité des banderoles étaient brandies afin de revendiquer le droit de devenir sport olympique, signe certain d’un autre mythe, celui de la recherche éternelle d’un monde meilleur.

Guy Jaouen

Les photos: Guy Jaouen et archives IRSLG